- le blessé historique.
- Psychologie et représentation des blessures.
- Le constat amiable.
1. Un des premiers tests grandeur nature qui me fut présenté, en fin d’adolescence, prit la forme de plusieurs tests psychotechniques. Dans les années 1985 à 1989, je m’appliquais à réussir les sélections des Armées de l’Air et de Mer. Une des nombreuses questions était la suivante : avez-vous déjà connu l’échec ?
L’échec, au sens propre, est-ce l’absence de succès ou de réussite, la perte d’un objet ou d’une personne voire d’un métier, d’un idéal ? Est-ce une déception et une tromperie des sens et des sentiments ?
L’échec, au sens symbolique, c’est ne pas être apte ou à la hauteur d’une tâche, d’un évènement ou de l’idée que se fait ou se font de moi, de vous, une ou plusieurs personnes de confiance.
L’échec, au sens psychologique, c’est aussi la peur de réussir car il n’y a pas de peur de l’échec ; militairement enfin, seul le soldat, seul le marin, seul l’aviateur, seul le gendarme, seuls peuvent-ils se poser la question du lieutenant de vaisseau Piqûre d’Ortolan : quelle est la valeur de l’échec.
Lordine d’Amont ainsi me rapporta, en pleurs ces paroles d’échec :
- Je suis recalée. J’ai échouée, j’ai dit au psychologue que j’avais fait une dépression après avoir cassé ma toute neuve voiture.
Une autre candidate, le lieutenant Eve Bordault, en trop s’investissant dans son rôle de chef d’une mission factice lors d’un jeu de rôles où chacun s’assignait des fonctions militaires virtuelles, fut aussi recalée.
Quant à moi, seule femme encore dans la course, moi Ponture d’As, je répondis au questionnaire et ne dis pas un mot au psychologue. Je mentionnai un échec au concours d’entrée à l’E.N.A. Mon bilan psychologique fut l’obtention d’une note : deux. Dans les autres items, je recevais la note un.
Ponture d’As était sélectionnée.
Ponture d’As allait-elle devenir la première femme pilote de chasse ?
La route était tracée d’un point de vue militaire et académique ; de plus, grâce à ma sur-motivation, j’allais bon train.
- Ponture d’As ?
- Mmmh…
- Ponture d’As ! Tu n’es pas encore debout !? Réveille-toi ! Tu vas rater ton bus !
- Mais…
- Tu es impossible, Ponture d’As ! Accroche-toi encore quelques semaines, accroche-toi donc ! Tu peux être la première femme bachelière de la famille !
- Oui…
- Allez, secoue-toi ! Les cours avec Madame Guillotine me coûtent assez chers, et tu vas finir par la lasser de tant de retards. Allez, debout !
En pensant à la moue dubitative de Madame Guillotine, ma répétitrice – moue qu’elle mimait à chaque début de leçon, retard ou pas retard (était-ce mon air ahuri chaque matin, mes vêtements de garçonne effarouchée ou les prémisses d’ingénuité dans mes réponses à ses interrogations ?) – en pensant donc à son visage et à sa bouche fléchie sur son menton, je me cachais plus profond dans la couette et repostai l’oreiller sur mon visage, totalement enfouie dans les draps – y compris les oreilles – pour ne plus entendre que l’heure du réveil était dépassée, largement dépassée.
Mais cette cotonnade d’oreiller plus couette ne dura que peu de temps : après les décibels de maman vinrent les saccades de Marmaillouc qui bousculait mon lit pour que j’abandonne tout espoir de grasse matinée.
[...]
Ouf, la fin de semaine !
Marmaillouc et sa brusquerie matinale, maman et ses remontrances auxquelles se joignait le silence culpabilisant de Madame Guillotine, tout n’était qu’un bref automne dans ma mémoire du passé récent.
Le week-end promettait d’autres délices : danse à gogo et sorties avec les copines !
Mais ce rêve, cet étrange rêve d’aviation et de discipline militaire… Avais-je rêvé ? Quelqu’un d’autre que moi n’était-il pas à ma place, en ce moment, en train de le réaliser ?
Des sélections militaires de pilote de chasse…
Des questions sélectives sur un profil résilient à l’échec…
Des parents, frères, amies à qui je devais montrer qui j’étais, et à qui je pensais prouver quelque chose…
Quoi ?
Oui, quoi : qu’ai-je à prouver à 17 ans ?
Je n’étais plus vierge, enfin techniquement, mais je ne me vantais pas de cette première brûlure de l’amour – des rapports frustres dans les bosquets, en sortie d’une vogue campagnarde.
[...]
Chroniques de motel : « 30 dollars, il me reste 30 dollars et soixante cents. »
« Je peux passer encore une nuit ici, au Rancho Inn, prendre un petit-déjeuner chez Hi Hop, et trouver un job de caissière chez Wendy.
Voilà près de vingt mois que j’ai fui, avant d’avoir demandé mon émancipation. Je n’ai pas eu le bac. Cette lavasse de Guillotine qui pompait l’argent de maman ne m’aura servi qu’à culpabiliser sur mes lacunes en français et autres matières.
Une copine, Agnoulde, m’avait conduite chez la psychologue scolaire. Maman m’avait accompagnée chez le curé pour la confession. Qui m’avait interrogée en détail sur mes premiers rapports.
Voilà près de vingt mois que j’errais de motels en couchages sommaires dans l’Indiana. Je ne rêvais plus mais je regardais encore le ciel quand un petit coucou voletait au-dessus de moi.
J’avais dix-neuf ans, quelques billets en poche, et un sac à dos.
On m’avait dit qu’un être qui bat quelqu’un et harcèle ses proches est un être blessé. On m’avait dit qu’il n’y avait pas de victimes sans bourreaux. Bref, que j’avais de la chance d’être émancipée :
- Compris, un aller simple pour les Etats-Unis, atterrissage au Kansas et hitchhiking[1] jusqu’à la ville de Terre-Haute, dans l’Indiana.
J’avais un peu appris à piloter en travaillant à la station service de l’aéroport municipal.
Puis, je rencontrai un contrôleur de la circulation aérienne au doux prénom de Wes.
De douze ans mon aîné, Wes m’aimait bien, et mon accent français à la radio, et ma timidité hors du champ d’aviation. Mais est-on jamais sûre de comprendre quelqu’un ?
2. Les représentations que je me faisais des blessures de mon cœur, coups et propos malveillants, disparurent : ici, aux Etats-Unis, j’apprenais à faire l’amour en anglais, ma langue de liberté.
Je pouvais dire à Wes ce que je voulais qu’il fasse, sans honte de parcourir son corps ou de ternir la langue de Moliardon.
En anglais je fantasmais, je donnais cours à mes fantasmes et j’aimais faire l’amour. Le souvenir de la France n’était qu’une obscène souffrance morale, douleurs physiques, salissures des mots, contrition et absence de toutes libertés.
Aux Etats-Unis, je gagnais ma vie, modestement certes, mais avec le travail, tout le monde se respecte ici, dans l’Indiana. Comme lorsque j’embarquai, quelques années plus tard, comme aspirant sur la frégate Villeplatte.
Marin, c’était mon métier, ce fut ma passion. Je ne cautionnais pas le surnom « marinette » donnée par les hommes aux personnels féminins de la Marine Nationale. Voire « miss », plus affectueux, plus exotique, peut-être plus moderne…
Ainsi après la fuite de la demeure familiale, le road trip aux Etats-Unis, j’étais devenue ce que je resterai ma vie durant, en mon âme – si un tel lieu existe – une ellipse; l’âme, porte de l’imaginaire ?
Ce propos ouvrirait sur une philosophie : non, il n’y a ni âme ni imaginaire ni inconscient.
Ni vie après la mort ni cercle de réincarnations.
Chimie complexe nous sommes, chimie complexe nous finirons.
J’étais parvenue à cet étrange déjà-vu, ce lieu d’un rêve prescient ou, plus simplement, une chimie cérébrale m’avait indiqué la voie à suivre : les épreuves de sélection des pilotes d’aéronautique navale de la Marine Nationale.
Oui, moi, Ponture d’As, fille et jeune de mes 23 années d’âge, je réalisais au bord de l’évanouissement que mon parcours m’avait conduite à Toulon, dans les bureaux de recrutement des marins !
« Jeunes filles lascives pour marins en rut » titrait une nouvelle de mon camarade de classe, Ravigoret, écrivain de science-fiction en ce printemps 2010.
Et dans la Marine Nationale, la représentation des blessures n’existe que très peu ; il y a bien sûr des services de psychologie, des batteries de tests, des psychologues et infirmières à qui parler, mais l’essentiel tient en quelques mots fichés sur des plaques de bois gravé à la passerelle de nos chers bateaux gris :
« Honneur, travail, discipline, patrie ».
Ceci fait endurer n’importe quel trauma. Finalement, dans ce métier qui m’embrassait, tout n’était que préparation. A l’Ecole Navale, puis lors de l’amarinage sur le Villeplatte, les différents stages de survie et de pilotage : être prête à…
A l’éventualité d’une action de guerre. Jamais je n’y pris part. Des regrets, j’en ai et je les conçois toujours sous forme de remords : « j’aurais dû… »
Alors qu’aujourd’hui, après les dix années d’errance qui suivirent la mort de mon fils et de mon mari, je m’apprête à embarquer pour le canal du Mozambique, les regrets et mes remords me poursuivent. Puis-je reprendre le puzzle de ma vie, si éparse ?
3. J’aimerais un soir, ce soir est propice, dresser un constat amiable avec la vie.
Entre elle et moi, il y eut des heurts et des malheurs, et il semblerait que je sois calmée à la quarantaine bien entamée. La vie.
Incohérence de mes choix de vie ;
Sabotages des projets qui me faisaient me lever le matin ;
Irrespect de mon amour fusionnel pour l’homme que j’aimais et à qui je donnais un fils.
La vie, la grande illusion.
Le creux des songes que je ne fais plus, hantée que je suis par toutes ces décisions impulsives que je pris en me laissant désarmer.
Désarmée ;
Désenchantée ;
Désargentée.
La vie m’a tout repris.
Ce soir, il me reste un cahier, une plume, et le logis de mon frère qui m’accueille. Ainsi qu’une condition de handicap.
La vie, finalement, c’est très compliqué.
Ma vie, en somme, fut à l’opposé de la tranquillité.
Une enfant blessée.
- Musique.
- Arts.
- Muse.
1. John Williams m’enseigna beaucoup en écoute et pratique musicale.
Parce que je jouais dans l’harmonie municipale des partitions d’E.T. l’extraterrestre, d’Indiana Jones et de Star War.
Parce que je l’écoutais maintenant, décalant de mon champ de vision l’écran de télévision et me laissant impressionnée par son talent de compositeur, les notes hors images, la musique pure.
La musique est, si l’on veut, figurative : elle montre l’effet vampirique d’Une nuit sur le Mont Chauve, elle plante les suites d’actions filmiques de la chevauchée des hélicoptères, modernes Walkyries wagnériennes d’Apocalypse Now.
La musique est délice : violoncelle, hautbois et cor. Clarinette et flûte de Mozart.
La musique, celle que je pratique, est rythme : timbales. Accents, tempo et roulements de coton.
La musique fut aussi une bouée de sauvetage quand, éloignée de cette famille à la violence pathologique, j’allais chanter dans la chorale de la cathédrale de Dax, diocèse d’Aire et Adour :
- Soprano, oui, tu peux chanter avec les sopranes.
- Tu es sûre que tu chantes soprano ? Reste avec les alti.
- Je te l’avais dit : tu es soprano, conclut Mr. le chanoine.
Mr. le chanoine portait de grosses lunettes en plastique brun bakélite : j’aimais bien être choisie et dirigée. S’il m’avait auditionnée comme soprano, pourquoi cette choriste-là me voulait-elle dans le pupitre des alti ? Jalousie ?
Après Dax, je chantais ailleurs : cathédrale de Metz, où je retrouvais ce même visage canonique à lunette en la personne d’un professeur retraité certifié ès lettres et latin. Mêmes épaisses lunettes en plastique brun bakélite, dira-t-on.
Puis je chantais dans les nombreuses médiocres chorales d’Annecy, avant – ouf ! – de retrouver ma pointure : cathédrale de Lafayette, en Louisiane.
Enfin, je fis un joli stint[2] au chœur Varenne, à Paris et environs.
A ce moment de ma vie, une rencontre double me frappa : l’une, musicale, fut amenée par le compositeur balte Arvo Pärt. Sa messe aux secondes vibrantes fut une révélation : un bain musical doux à mes oreilles et plaisant à mon timbre qui m’incita à entrer dans l’hypostase trinitaire avec l’aide d’un vade-mecum – la thèse d’un évêque orthodoxe.
L’autre, amicale, fut décidée par un court dialogue suivant l’annonce très feutrée du décès par autolyse de la fille d’une choriste. La même choriste qui fut la première à me souhaiter la bienvenue au chœur par une bise sur le haut de la joue.
Je composais pour elle un court poème vétérotestamentaire que je détruisis. J’écoutais la peine de cette maman :
- J’ai rassemblé ses objets dans un coffret.
- En 2036, une comète que l’astrophysique nomme géo-croiseur, passera à proximité de la Terre, dans une fenêtre de 400 km de côté.
- Alors, nous nous reverrons, me dit-elle.
Maintenant que j’habite chez mon frère loin de Paris, à l’île de la Réunion, je n’ai plus de contact avec elle. Sa sensibilité avait rejoint la mienne par la similitude des pertes d’aimés (sa fille, mes fils et mari) et aussi ma propre prédétermination pour les années à venir, soumise au souvenir de ma propre autolyse :
- Tu sais Ponture d’As, tous les soirs je m’endors en espérant que le Père me prendra dans Ses bras au matin.
J’en avais trop vite conclu que cela s’adressait aussi à moi et que j’étais donc conditionnée à prier un Pater Noster dans mon lit après avoir absorbé une surdose médicamenteuse.
Or, là, c’est le noir chimique contrairement à la recherche par la lecture savante, par la méditation et par l’écoute musicale des tintinabulismes d’Arvo Pärt, de l’hypostase trinitaire toute de gris et noir mêlés.
A mon réveil, affaiblie par le passage dans le coma, ne subsistait que le noir – non pas le néant, le vide ou le rien, la lumière, le tunnel ou la décorporéité – mais bien le noir total.
Chimiquement, je sais ce soir, aujourd’hui et pour les jours à venir, que ma mort sera l’image totale du noir. Même si Soulage nous donne à voir des qualités radiatives du noir, ses tableaux ne dépeignent en aucune façon la mort ; absolue, elle est le noir total ; vibrants, ses vitraux à de l’abbatiale de Conques sont la vie lumineuse et chatoyante :
- Elle souffrira beaucoup, disait marraine à ma naissance.
- C’est une artiste, disait ma seconde mère Denise qui la première me tint dans ses bras, auprès du lit de maman.
2. Artiste et souffrir : un sujet de dissertation comme le Bouddha enseignait que les étapes d’une vie sont différentes phases de la souffrance… des Surréalistes au suicide… mademoiselle N. qui se dissout dans le roman de sa vie aux Etats-Unis, préférant l’ineptie du terrorisme à la simplicité de sa condition recherchée d’écrivain reconnue…
L’art engendre-t-il la souffrance ou est-ce une dérivation de la souffrance par artefacts?
Il faudrait croire que l’artiste rend à la souffrance une nouvelle vie en la représentant.
Mais l’artiste n’abolit le constat humain : nous souffrons. Tour à tour. De ne pas manger, de ne pas avoir de toit, de ne pas avoir d’emploi, de maladie ou de ne pas avoir accès aux soins, de manque d’argent c’est-à-dire concrètement de ne pas pouvoir être capable d’assurer son futur ou celui de sa famille.
Le plus grave des maux de notre civilisation est ce dernier point : mon mari s’est suicidé et a emporté avec lui notre enfant. Il ne pouvait plus subvenir à lui tout seul – conjuguant jusqu’à trois emplois simultanés – aux besoins d’un nourrisson, d’une épouse et aux charges de location d’un logement correct, sans voiture hormis l’épave léguée sans malice par grand-père.
L’argent aurait fait notre bonheur en nous assurant une continuité de vie à deux à une vie à trois : l’argent aurait fait notre bonheur.
Contrairement à tous les préceptes de Jésus, du Bouddha et de Socrate, l’argent fait le bonheur des familles, et des familles d’artistes particulièrement.
3. – Une muse au musée ! Quelle intuition vous a guidée, Ponture d’As ?
- L’intuition d’une écriture « béton » chez Claude Simon, professeur.
- Une intuition ! Rare, une intuition. Nous en reparlerons en février, voulez-vous ?
L’argent, la muse, l’intuition d’écrire…
Souvent je suis comme J.D., le docteur de Scrub alias Zach Braff : je pense à toute vitesse et je n’ai pas le temps d’exprimer le flot des pensées, regrets, remords, images pérennes de mes décisions très suicidaires. Ce sont rarement des pensées prospectives allant vers l’allant pour déchiffrer l’avenir. C’est souvent un flot de ressassements, d’errances, de pourquoi n’ai-je pas fait cela ?, etc. Mais ponctuellement, je reste polie et artiste : le son du soir, porté par les vagues de l’océan indien, la voix du muezzin, des nuages pointillistes éclairés subtilement par un coucher de soleil Vanilla Sky…
Qu’ai-je fait, ô Muse, pour être dans des situations compliquées, destin haché, précarité du quotidien et multitude de problèmes à exposer à mon frère, lassé. Je suis lassant.
Alors la question de Frédéric Lenoiréblanc – pourquoi je vis ? – prend toute sa teneur.
Question prétentieuse pour qui n’a plus mari ni fils, plus d’emploi, un toit prêté par la famille, et aucuns biens.
Question inepte pour la Muse qui cherche à attiser la poésie du soir.
Question stupide pour le marin qui tient bon, au cap, à la mer.
Cette question est à retourner aux gens de biens, public naturel d’une écrivain dans la recherche de la reconnaissance par le milieu de l’édition, la presse, les medias, et par les politiques et faux capitaines d’industrie.
La Muse s’en moque, elle châtie, elle comble.
Disons quelle me châtie depuis dix années, depuis le début du deuxième millénaire auquel mon destin dit “christique” accordait une signification mystique :
« L’an 2000, j’aurai 33 ans, je serai ou ne serai pas » me disait une petite voix depuis l’adolescence… »
Je ne suis plus rien et je suis femme.
Je suis rien et je suis femme.
Je, rien, femme : être et n’avoir aucunes ressources.
La Muse est l’amie de l’être qu’elle punit par le manque de tout.
Je manque de tout, je n’ai plus toute ma tête.
Et ce fut alors que je la vis : bonheur simple de la voir, la femme de mon frère, la maman de mes neveux, revêtir un joli T-shirt : elle s’équipait ainsi pour leur donner la réplique sur un terrain de tennis. La nuit était agréable : la température atténuait ses pics de chaleur diurne, les chiens étaient calmes et n’aboyaient plus. Je pouvais m’attabler et entreprendre l’exercice d’écrire :
« Ce soir, si l’écriture est liberté, je puis écrire à propos d’un texte Morphogénésie de l’imaginaire que l’on m’a confié et proposé de commenter, voire de critiquer.
Sur la forme, deux points sautent à mes yeux. Premièrement, l’amie professeur et certifiée ès lettres classiques qui a assuré la relecture et la correction ou l’entretien stylistique des pages soumises à ma sagacité, n’a pas fait son travail.
Des fautes d’orthographes et d’accord, des défauts et maladresses de syntaxe sont trop nombreux pour donner crédit à son travail d’aider à l’expression d’une pensée simple et efficace.
Deuxièmement, la forme mathématique (fonctions, matrices, graphes) est-elle légitime et adaptée à la démonstration : valider un document de psychologie thérapeutique ?
Sans questionner le caractère multi-disciplines du texte proposé, il faudrait préciser ce que l’on nomme à l’université cadre conceptuel – cadre dans lequel un travail de recherche inscrit. Car, en effet, même si les pages soumises à ma lecture n’ont pas a priori une portée ou une visée de thèse universitaire, dire pourquoi l’on choisit telle ou telle méthode amène à valider un raisonnement. Sinon, on reste dans le domaine des vérités, de l’intuition : cette dernière peut-être explicable quand les premières sont toujours à prendre avec des pincettes amusées…
Sur le fond, la Morphogénésie (apax) s’appuie sur la très discutée et très enseignée technique surréaliste de l’association d’idées.
Associons donc les mots de nos rêves, lors de plusieurs étapes, pour trouver, ou mieux, partir à la recherche de nos maux, en ce sens que la linguistique traductive à l’œuvre élaborera un canevas structurant (colonnes, rangées, tableaux après analyse du ‘texte onirique’ (sic)) sur le parcours du mot-à-maux : les termes écrits, les associations du rêveur aidé par le thérapeute, et le sens final qui rejoindrait le trauma initial.
Or cela suppose que le rêve du rêveur ait un contenu latent : un ou des traumas. Or il ne me revient pas de valider l’extraordinaire topique de l’interprétation d’un rêve.
Mais est-il valable – concevable cela l’est car les pages lues en sont le résultat – de commenter le contenu informatif évident du rêve en direction d’un postulat initial nécessairement traumatique : angoisse, peur, choc, manque, irrespect, etc. ?
Personnellement, Michel Onfray et la horde de psychothérapeutes que j’ai côtoyés ces dix dernières années, m’ont vacciné contre l’interprétation freudienne des rêves ou de la vie.
Jung et Cyrulnik sont évidemment convoqués mais pour moi une question demeure :
- qu’est-ce qu’un rêveur, qu’une rêveuse ?
- la biochimie du langage exprimé et du rêve puis les techniques prometteuses de traduction de la pensée par étude de l’afflux sanguin cérébral, sont-elle une piste de connaissance alentour des années 2020-2030 ? »
Donc, je m’attablai et entrepris l’exercice d’écrire ce bonheur simple, le sentiment vespéral de la sagesse de ceux qui ont peu et s’en contentent : ainsi, la vue d’un joli T-shirt et le sourire des enfants parés à aller frapper la balle jaune.
Il me fallait aussi fumer une cigarette, boire une limonade fraîche et écouter le muezzin de Saint-Pierre de La Réunion…
Descendre en moi, en quelque sorte. Ou est-ce s’élever vers l’intuition, celle accordée telle une grâce par la « fameuse Muse » dont je vous ai déjà parlé ?
En réfléchissant à ceci, je regarde mon frère Pat : il lisse sa moustache. Cette nouvelle moustache ne plaît pas ou très peu à sa femme, ma belle-sœur.
Ce liseré noir naissant semble lui aller pour le moment, l’alternance des surfaces glabres des joues et du cou donnant à sentir aux doigts un contraste tactile avec la petite bandelette de poils. Mon frère joue avec, lissant et tortillant ceux-ci !
Voilà une description toute soyeuse et sensuelle de l’écriture : en jouer !
Non plus une difficulté d’écrire, non plus une angoisse suivie d’une libération de plaisirs : ma part d’écriture sera soyeuse, joueuse, joviale et amusée.
Peut-être amusante ?
Après ma description d’un type d’écriture – moustache, liseré sur visage glabre, tel un trait sur une page blanche – comment l’enchaîner à la suite de mon propos ?
Il y aurait à parler de philosophie, d’esthétique voire des catégories du genre.
Sûrement n’écrit-on pas pour vivre. Ce n’est donc pas une philosophie qui apprendrait à bien vivre et mourir.
Est-ce une esthétique alors ?
Un genre biochimique où les pensées traduites en influx neuronal activent la main ?
Le Genre, avec majuscule : le Genre du Beau, de l’Idée, de la Foi, de Dieu : une sorte de révélation où l’écrivain serait en position d’inducteur ?
Le Genre avec majuscule calligraphiée où l’ornement et le cunéiforme donneraient une ampleur historique, formelle et artistique à un mouvement ?
Quant à la classification en catégories du genre, ceci est un travail tellement abstrait et une tâche si fluctuante selon les périodes et les auteurs que je n’y crois plus. Pour qui voudrait encore s’en convaincre, lire L’Ancienne Rhétorique de Barthes.
Mais, pour variables que les tentatives de taxinomie des figures de styles et des genres littéraires soient, il y a du ciment historique dans ce type particulier d’organisation diachronique et synchronique en classes de genre : c’est ainsi que j’appris à l’école à écouter et à lire des fables et des contes, puis à composer mes premiers poèmes.
Tout serait alors… genres ?
Il était bon ce temps des cours préparatoires et des classes suivantes où – sans avoir aucunement conscience des questions primordiales – je lus pour la première fois en classe, je comptai sans anicroches, j’écoutai et fus attentive aux premiers signes de l’attraction d’un garçon pour une fille, lui et Cathy, sa voisine de table, la fille du maître d’école !
Ce matin, il lui fallut réciter le poème appris par cœur les avant-veilles en devoirs du soir : mais son élocution trembla dans l’aura mystique qui transparaissait dans la chevelure rousse de Cathy, dans ses flocons de rousseur, dans sa robe de mousseline sans manche, dans les rayons vifs et jaunes du soleil matinal !
J’eus six ans et je sus que l’amour irradie à l’extérieur des personnes et qu’il fait battre un petit cœur de garçon en petit cœur de lapin, très vite ! Trop vite pour convenablement réciter !!
Ce jaune poussin du soleil, ce T-shirt coloré joliment sur le bronzage de ma belle-sœur, voilà une écriture : la couleur du bon temps.
FIN
[2] Période brève, passage.