Oh! J’existe!

Educations

Après avoir parlé avec T. des troubles psychologiques de sa fille, j’ai appris qu’elle avait subi des agressions verbales qui ont nuit à ses études supérieures jusqu’à expliquer ses problèmes actuels. Et maintenant, à moi.

Je veux faire état de mes problèmes dans ces pages : pas forcément détailler la nosographie comme disent les médecins – scientifiques – mais mettre en exergue la phase prodromique, sur laquelle se déroule le coup, l’atteinte, puis la période de latence où j’ai réagi dans des circonstances précises, enfin l’effondrement quand je ne pouvais plus réagir.

A l’école primaire tout d’abord, j’ai pris une gifle violente d’un maître en CE2. Je n’ai rien dit. C’était en pleine classe pour un gros mot dit à une camarade qui m’exaspérait. Aucune conséquence.

Au collège, rien.

En colonie de vacances, agression sexuelle par M. (ami de …) sous la douche. Jusqu’à 41 ans, je ne savais pas qu’il s’agissait d’une agression sexuelle. Apparemment, pas de troubles sexuels ou de problèmes psychologiques sauf que.

J’ai toujours considéré l’acte sexuel comme sale et dégradant pour moi et l’homme partenaire, sauf peut-être avec mon époux dans notre brève et malheureuse vie conjugale de seulement 4 ans. L’amour, à faire en cachette, le plus souvent.

Au lycée, le professeur de philo me dit que « ce n’est pas parce que vous avez une belle gueule que vous réussirez ». J’eus ma note divisée par 2 pour retard à rendre une copie. Cette parole et d’autres de ce prof m’ont hantée jusqu’à poursuivre des études supérieures doctorales pour être à la hauteur de l’intelligence qu’il nous inculquait : celle des élites scientifiques (Terminale C). Dégouts des maths enseignées par Mme, prof de maths symboliques et épouse d’un philosophe déjanté.

A Science-Po Grenoble, rien.

A Science-Po Paris (Centre de Préparation à l’Administration Générale), rien.

Dans mon stage de fin d’études à Nice, au cabinet Palmer, le gérant et architecte m’a forcée à passer la nuit avec lui, contrôlait mes aventures nocturnes et me demandait ce que j’avais fait avec tel ou tel. Jusqu’à l’âge de 41 ans, j’avais toujours ce sentiment de saleté et de souillure vis à vis du sexe et de l’érotisme, mais sans en identifier les raisons.

Dans mon engagement dans la Marine Nationale, là, j’ai sans les dire commencé à exposer à moi-même (dialogue intérieur) mes raisons de cet engagement : devenir une femme, une héroïne, une vraie pilote aéronavale qui apponte sur porte-avions et fait la guerre. Il s’agissait de devenir autre chose qu’une salope hétérosexuelle comme me l’avait dit un garçon majeur qui me forçait à l’embrasser et me frappait dans les côtes à la sortie du cinéma.
On voit à ce moment, que je n’ai pas encore conscience. Je mise sur l’érotisme, la séduction, la découverte…

Dans la période des classes à l’Ecole Navale et l’embarquement sur la frégate Villeplate, rien.
Puis, au carré de l’escadrille 59S, on m’a fait boire et je me suis retrouvée inconsciente – car saoule – dans une chambre de transit avec un pilote de chasse qui me tripotait le bas-ventre et me dit de lui faire de même. Je devais revoir ce marin pilote à Tours, après mon élimination du cours chasse. Il me regarda sans rien dire.

Là encore, je ne trouvais rien à dire : ce devait être une sorte d’initiation entre marins et marinettes, puisqu’une rumeur les tiens pour des gens à voile et à vapeur…

Première brimade, premier coup verbal : à l’escadrille 51S, le PM G. m’invective et me déstabilise pendant le vol. Première note insuffisante. Je suis sous le choc et le commandant me dit de recaler mes gyros. Ce devait être une façon de tester psychologiquement une élève-pilote.

A Cognac, je vole avec le capitaine M., intransigeant, excessif dans les détails. Un camarade qui vole avec lui me dira qu’il est « psycho ». Néanmoins, le vice viendra d’un colonel qui vole avec moi en VSV et agit à contre sur le palonnier pendant la percée et l’ILS. Première et seule note insuffisante à Cognac.
Ensuite, à l’escadrille Rafiot, je suis laissée de côté par les moniteurs. Pas de relations. Jusqu’au jour du test navigation : le moniteur marin – un chasseur – va les sermonner car ils m’ont préparé un plan de vol impossible et ils ne m’ont pas instruite des procédures de déroutement. Ce moniteur marin a été mon soutien.
Pendant toute ma phase de sélection puis d’instruction chasse à Cognac, je me faisais engueuler en PS et je recevais toujours la même note jaune. Disons que je n’étais pas douée en PS.

A Tours, ambiance d’arrivée au 1er escadron dégueulasse : cocktail nauséabond d’accueil des moniteurs et morgue et mépris des lieutenants directs de l’Ecole de l’Air envers Maggins, une EOPN et moi, une ORSA marinette.
Au simulateur, ambiance de mépris et de travail bâclé : l’ORSA marin H. ira s’en plaindre au commandant de la SME – un cruzeman dont j’apprendrai plus tard le petit surnom « Cochonou » – alors que j’étais sur la voie de l’élimination.

J’ai appris à voler sur Alphajet avec le PM B. et le commandant en second. Peut-être 2 ou 3 vols en tout. Avec les autres moniteurs, c’est la toute-puissance et le dénigrement : à propos de mon dessin de briefing, cris pendant le vols, menaces au sol (« Tu voles contre moi »), interdit de nav solo de nuit, interdit de nav mutuelles, déni d’instruction et cris des moniteurs sur la perche, en inter, en PS, en voltige, punition en vol (8,5 G parce que j’étais sur l’objectif en nav BA et que je n’avais pas appliqué la recommandation du moniteur), au retour de mission avec des questions-pièges nulles.
Bref, mes notes sont de 7 insuffisants : je passe en conseil d’instruction et je suis éliminée. Pas de brevet de pilote de chasse.

A Dax, rien.

A Lanvéoc, escadrille 22S, re-un moniteur capitaine qui me saque en vol test auto-rotation. Cela suffit, je démissionne.

A Emory, pression incroyable pour faire comme les professeurs veulent qu’on fasse : note insuffisante par T., débriefing d’un papier de recherche par E. le genou contre mon genou, menace d’Y. de me briser les genoux quand je lui porte un papier de recherche que D.J. juge digne de publication. Non inscription administrative du cours de S., donc aucun crédit. On me refuse le diplôme de Masters.

A Lafayette, itou : ma directrice de thèse veut que je fasse comme elle veut: “Gender Studies”. Elle arrête de me recevoir, elle ne lit plus ma thèse, il n’y aura pas de soutenance de thèse. Pas de diplôme de doctorat.

Nous sommes arrivés en 2006 ; j’avais un bon poste de pilote instructrice au Connecticut que j’abandonne car je n’en peux plus. Je rentre chez ma mère. Je dors à Paris près de l’école Polytechnique. La France, l’armée, mes parents.

Je suis finie. Nous sommes en 2011, veille de la Toussaint. Je reprends courage grâce à J-L, ex-pilote de chasse, capitaine de l’Armée de l’Air rejeté par ses pairs sauf J, gendarme.

Est-ce que la D. va trouver que je fais l’affaire pour la coopération ?

STOP !

Appuyez sur le bouton rouge !

C’est comme cela que cela se passe pendant les tests de sélection psychotechniques de l’US Army quand on cale trop longtemps sur une question. J’ai réussi un score de 94/100. Classée E4.

Respect, car on est aux USA.

Alors je parle plus tard à mon lieutenant de compagnie et au psychiatre ; je suis arrêtée de classe car je prends un cachet depuis 12 ans.

Aiguë : je me prends pour une astronaute en 2000 puis m’accuse en 2009-2010.

Oh ! J’existe !

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Ecrits de l’île Maurice

Quand j’étais officier.

Chrysalide de l’adolescence, mes pensées de jeune officier de marine – « souriante » disait ma toute première notation sur la frégate Villeplate – étaient cristallines. Une eau de roche, lagon passager des mers indiennes, avait lavé mes hontes, mes soucis, mes peurs : à la question « quelles furent vos motivations pour entrer dans la marine ? », je réponds depuis ma beachhouse de Pointe d’Esny, ce soir au couchant, ressac de l’air au loin du corail, ciel rose mauve pâle des nuages grisés, doux flots du lac formé entre l’épave et ma plage privée, ce soir je dis alors :

« J’avais terriblement peur ;… »

Une petite barque à moteur sans passager au seul timonier murmure depuis la mi-lac du lagon ; c’est marée basse, des pointes rocheuses sont découvertes maintenant : il est 18h30.

« J’avais terriblement peur » dis-je. La peur, le terrible : l’une est une émotion de survie, l’autre un adjectif qui prénomma un sous-marin nucléaire, Le Terrible. Ou Le Redoutable, ou Le Foudroyant, ou Le Tonnant.

J’avais peur de ne pas donner de cap à ma vie naissante. Je ne savais pas ce qu’était la vie d’adulte, inconsciente, belle, bronzée. Ce point me valut de piteuses déconvenues, et une sorte de souillon resterait longtemps enfoui dans ma psyché (ce qui est dans mes pensées, après le chiasme de la vision : des images).

De 16 à 23 ans, j’en souriais, peu assez sûre de moi pour transformer ce succès aux dents blanches, cheveux noirs décoiffés, vers mes amis.

La première peur qui m’inclut dans la marine était un cri : « Non, je ne suis pas une… ! ». Alors, aussi terrible et infantile, que ce rêve puisse tourner au cauchemar, aussi loin que je me rappelle n’avoir pas voulu, n’avoir pas pu, ou n’avoir pas su entrer dans « La cour des grands », – une image pour dire que je ne suis pas devenue ce à quoi je me destinais : pilote de chasse de l’aéronavale, un cercle fermé d’aviateur et de marins terribles à mes yeux (sauf Romari) – ce rêve n’a pas viré au cauchemar qu’on dit : « Elle, c’est une… ! ». Et peut-être, si, puisque la question me fût posée par un jeune homme lors de mes études prémilitaires à Sciences-Po Grenoble : « Dis, tu es…? »

Voici donc présentée ainsi une peur.

Voici donc un terrain de travail, car à partir de ce dévoilement, fi des cristaux idéaux de mes points d’honneur à servir la France, à être prête au sacrifice pour la père-patrie, voilà, à ce moment, qu’arrive la seconde peur : la boue.

Une terreur, une terrible peur d’être en entraînement puis engagée sur un champ de bataille, crottée de boue, de terre, de sable, marcher dans la boue en chaussures de combat. Et ce soir, il est maintenant 18h50, je ne saurais dire pourquoi avais-je peur de la boue. Peut-être, en les listant, ces points d’interrogations vous permettront de piocher une réponse acceptable :

-         le sale, la saleté ?

-         le bas, la bassesse ?

-         la terre, la mère?

-         le remugle, la déchéance… ?

Je pourrais peut-être aider à formuler ma pensée d’il y a 25 ans : « non, je ne veux pas m’abaisser à ça, marcher dans la boue. C’est un truc de paysan, de crottin de cheval, de fumure, d’engrais, mais rien qui élève et l’âme et la femme, et son Destin – une forme que l’on nommait carrière au XXème siècle ».

Ainsi, quelle pouvait bien prendre mon destin comme forme réaliste ? Une carrière ? Un bon mariage ? Une vie trépidante en France ? Une recherche mondiale autour des voyages, visiter des lieux, rencontrer des gens ?

Plus prosaïquement, à 21 ans, que pouvais-je m’octroyer comme choix ? Christian venait, autour d’un thé et d’une samba de Joao Gilberto, de m’annoncer ses fiançailles avec – devinez ! – Caroline A…., la première femme pilote de chasse…

J’étais anéantie, et mon amie Olivia, prêt de moi, de mon cœur, de ma foi catholique partagée d’alors, l’avait bien ressenti : elle m’adressa une tendre carte postale d’une Pernelle-la-lune triste, une larme versée sur un amour renversé.

Entrer dans la haute et bonne société ? J’essayai : l’ENA, commissaire de police, architecture… des échecs somme toute.

Dans ce destin d’officier inconcevable pour moi, devant ces illusions perdues, je ne réagissais plus. Les études me désintéressaient. Il restait le mouvement symbolique ascensionnel : piloter ma vie, voler de mes propres ailes. Je n’avais pas d’appui, des parents modestes, pauvres ou peu au fait ; je conclus un pacte avec le diable sous forme d’un prêt à la BNP rue du Bac, partais piloter aux USA, passais concomitamment les sélections de l’aéronavale, quittais mon travail d’assistante bancaire puis d’assistante d’un architecte fou, passionné par ma vitalité, et imprimais en mon for avec force enthousiasme la vision psychanalytique inversée de Maverick à la recherche de son honneur familial perdu, à la sortie de la séance de cinéma : TOP GUN avait une recrue pour jouer au beach volley avec des nains aux gros pectoraux !

Mais étais-je libérée de mes peurs ancestrales ?

-         la boue ;

-         la mort horrible dans le champ de bataille glaiseux ;

-         les pieds du paysan et son champ bien agricole, bien compris dans l’humilité de l’Angelus de Millet ?

Et aussi, retrouver Christian, trouver un homme à épouser, et non un gredin à épouiller, construire un parcours ascendant, techniquement hors de ma portée, socialement valorisé, et accessoirement lucratif : The pilote.

Je voulais devenir le pilote qu’il fallait, car depuis la nuit contée des temps, le chevalier d’Eon amoureux revêt des uniformes au cours des âges : le XXème siècle fut le siècle du pilote.

Alors, allais-je sortir de la boue ? Non, car toute ma carrière durant, une autre peur, une tare génétique et généalogique me perdit : le nom de mon père.

Qu’allais-je faire, que pouvais-je faire pour à la fois redorer le blason de mon entrepreneur en faillite de père et me débarrasser de la colle de mon nom de famille ?

Alors, jeune aspirant, à l’école navale, je sus vite que je ne ferai pas le mariage noble qui eût pu transformer ma patrilinéarité.

Allais-je de désenchantements en désillusions ? Du rêve à la réalité tout simplement. La réalité frappa le plus durement à la porte de mon moi, lorsque, en 1992, je fus arrêtée de vol à l’école de chasse de Tours. Je ne faisais plus l’affaire. Il est maintenant 20h et des poussières de sable de la plage d’Esny, la belle et silencieuse plage obscure, à la pointe sud-est de Maurice.

En vogue vers Port-Louis.

Elle me conduisit avec son fils, gros et gras garçon de l’âge d’un permis de conduire, à la gare des bus colorés de Mahébourg.

Après quelques renseignements pris que les locaux me débitèrent d’un français créole peu attirant à l’oreille, j’embarquai dans le bus numéro 198, à l’entrée duquel des colifichets de la vierge à l’enfant – et d’autres représentations de multiples sanctités – devaient amener bienveillance et sécurité routière sur ledit moyen de transport.

J’acquittai la somme de 28 roupies, soit 70 centimes d’euros, pour me rendre dans la capitale mauricienne, Port-Louis, comptant profiter du paysage lors de cette diagonale de traversée du plateau d’est en ouest. Je fus servie !

A la brinqueballerie des villages et bourgs traversés succédaient champs de cannes, arbres étranges – je reconnus un flamboyant – et condominium et land properties en développement à l’américaine.

A plus de 70 passagers serrés assis et serrés debout, ces bus colorés de marque Nissan sont un bon indicateur de l’humeur des gens - globalement, gentillesse due à la proximité et à la pauvreté – et de l’état d’organisation de leur pays – le tiers-monde, avec des enclos type Club Med de finance étrangère.

Mon voisin de siège m’indiqua qu’il pourrait me mener au siège social d’Air Mauritius, rue Kennedy. J’y fus reçu sèchement par une indienne voilée de son ensemble saree, qui prit le CV que je lui tendais avec condescendance. Midi tournait à l’horloge de mon appétit et je goûtais un poulet tikka avec un Coca-cola pour 50 roupies, assise sur un banc du Waterfront Caudan où un autochtone mal élevé balaya sa main sous son nez quand j’allumai une Peter.

« Peter Stuyvesant ! Ah, New York, New York ! Cher Peter qui la fonda ! » La pauvreté de la 42ème rue West de New York n’est pas la même que chez les Mauriciens.

Ils utilisent l’amabilité et les sourires pour attirer l’argent du tourisme en échange de services, quand tout bonnement ne nous éconduisent-ils pas, au seuil du dialogue.

Ainsi le voyage retour de Port-Louis à ma beachhouse fut triste.

Christian.

Ah, Christian ! Je vois un avion décoller et je pense :

« Tous mes espoirs se sont envolés avec toi… »

Christian, présent et élégant dans le grand salon de mariage du City Hall de Newport : n’étais-tu plus à l’aise, lors du mariage de C. , dans ce monde qui n’était déjà pas le tien ?

La boule d’angoisse.

Chaque matin, et j’ai quarante trois ans – donc depuis 28 ans -, je me lève et ressens en mon for, localisée dans ma poitrine, une oppression : une boule d’angoisse diffuse dans le torse. En ce moment, je prends un cachet le matin. Cela ne fait pas disparaître l’angoisse, l’impression de poitrine serrée… vers le cœur, peut-être.

Le voyage à Curepipe.

Ai-je, à l’instar de Le Clézio voguant à Rodrigues, une mémoire des souvenirs d’enfance ? En creusant ma tête, il réapparaît des moments et des phrases du passé » :

-         Tu es une rêveuse.

-         Vous êtes labile et influençable.

-         Tu es une mercenaire.

-         Esprit fin.

-         Tu sais, mon frère t’aime beaucoup.

-         Ne coupez pas l’herbe sous les pieds des autres élèves.

-         Tu fais exprès de pleurer (à l’enterrement de P.).

-         Vous êtes une escroc !

-         Vous êtes hypersensible.

-         Vous avez une  belle sensibilité.

Devant l’océan, on dirait que mes pensées stoppent, à la différence de mon flot habituel, dès le matin ou encore pendant le voyage en bus à Curepipe.

Petite siesta ; petit carré de chocolat ; petit thé froid ; petite cigarette : il me revient des phrases souvenirs, à penser et à dire :

-         C’est un roman à tiroir.

-         Une jeune fille bas-bleu.

-         Alors, il paraît que tu gazes en PS ?

-         Doc, peux-tu me prêter ton coupe-ongles ? NON

-         What’s up Doc ?!

-         Tu es une survivante.

-         Ah, ah (rires), tu es une actrice !

–The End–

Qu’est-ce qu’écrire ?

Au profit de la tempête tropicale de ce soir, un grain a fait s’abriter deux pêcheurs français sous mon arbre ; je leur offre l’hospitalité avant qu’ils ne reprennent leur route sur le sable :

-         Vous êtes sur la plus belle plage de l’île.

Beaucoup de gentillesse, une gêne non affectée à vouloir s’immiscer dans la beachhouse, et leurs réticences tombées, une bonne causerie en gens qui connaissent Bourges, Avord et Châteauroux : la France de ces deux messieurs, l’un cuisinier, l’autre écolo-pêcheur, me manque.

Il s’ensuivit une très agréable causerie sur la cuisine, les taxis et l’affabilité mauriciens :

-         Un piège à gogos !

Douce France, pays de mon enfance, tu me manques : Metz, Montigny, Augny, Forbach, Peltre, Magny, Fleury, Pournoy-la-Grasse, Le Honeck, Roderen, Sarrebrück, Luxembourg, Schirmeck, Gérardmer, Xonrupt, Epinal, Nancy, Moulins-les-Metz, la ville aux jonquilles, le struthoff, Brédannaz, Saint-Jorioz, Sévrier, Annecy, Cran-Gévrier, Seynod, Mégève, La Clusaz, Petit-Bornand, Serraval, Manigod, Faverges, Rumilly, Grenoble, Lyon, Paris, Meudon, Tours, dax, Rochefort, Toulon, Brest, Cognac, Limoges, Saint-Junien, Chatelleraut, Clermont-Ferrand, Le Valais, Bayonne, Roncevaux, Saillagouse, Bordeaux, Saint-Emilion, Dune du Pilat, Brétigny, Neuilly, Buxy, Montmartin, Choisy, chez Laffin, Meythet, Thônes, Thorens-Glières, Antibes, Cannes, Nice, Agay, Menthon, Cap-Ferrat, Manosque, Sisteron, Gap, Valence, Nîmes, Landivisiau, Hyères, Luxeuil, Messange, Rivoire, Neuchâtel, Genève, Grandchamp, Toul, Vesoul, Vaison-la-Romaine, Les Monts d’Olmes, Pau, Carcassonne, île d’Houat, Fort-Bloqué, Lanvéoc, Crozon, Carnac, Saint-Jean-Pied-de Port, Rennes, Vannes, Nantes, Kerhoueder, Locarn, Saint-Jean-d’Angélis, Tulles, Saint-Tropez, Sainte-Maxime, Port-Grimau, Le Clerjonc, Brison-Saint-Innocent, Conques, Périgueux, Tamié, Cluny, Taizé, Vézelay, Boquen, Chambéry, Aix-les-Bains, Le Revard, L’Alpes d’Huez, Les Deux Alpes, Chamonix, Avoriaz, Saint-Jean-d’Aulps, Cluses, Taninges, Argentières, Fontevrault, Bastia, Figari, Porticcio, Porto-Vecchio, Ajaccio, Monte Cinto, et j’en passe…

Ecrire, c’est produire une géographie de la mémoire sans maîtriser les interactions d’images et les connections cérébrales qui se forment très rapidement. Ecrire est un exercice purement intellectuel et chimique. Bien sûr, il y a le bras, la main et les doigts, les yeux… Mais écrire et parler comme on écrit – le propre des docteurs ès lettres – tient d’une longue et tendue éducation.

Ecrire, c’est éviter de détruire tous les souvenirs. Ecrire, c’est faire surfacer des images autour d’un thème proposé : la clé peut-être de l’écriture est là. On doit indiquer un thème à l’écrivain pour qu’il puisse jouer sa part dans l’écriture. Or, beaucoup de textes tiennent du divin : dieu a-t-il proposé un thème – son existence – à un écrivain pour qu’il la révèle ?

Ou le thème divin n’est-il qu’une élaboration face à la peur, à l’angoisse ? En tout cas, cette manière d’écrire théophanique est à la base une chimie du cerveau, je crois.

Mais pourquoi me tient-il tant à cœur ce thème idiosyncratique de lier phénomènes d’écriture et chimie neuronale ?

Quelqu’un a-t-il une réponse ?

Heureusement que je prends mon cachet.

Encore des idées plein la tête ! Je me réveille et je gamberge :

- Fred S., M. L., tous à me dire ceci-cela sur la chasse, mes échecs militaires, la peur de l’avion et de l’hélicoptère : LA PEUR !

Ce vol solo en montagne à Saillagouse que j’écourtais de peur de … Et mon moniteur, surpris de me voir de retour si tôt parti ! La peur m’habite, LA PEUR, la grand’peur : ne jamais, ne pas être à la hauteur !

Mais à la hauteur de quoi ?

Des standards militaires, des codes de conduite de la droite catholique et de mon père (« Tu n’as pas été à la hauteur », à propos de mon mariage avec Christian) ; faut-il croire que même adolescente, je fus habitée par la peur ? Alors, Pascal Quignard a-t-il raison : « Le sexe et l’effroi » ?

Qu’y a-t-il d’effroyable dans ce que j’ai fait, dans ce que j’ai rêvé de faire ? Suis-je en tant que personne effroyable ? Pourquoi ai-je en moi un tel malaise intérieur, véritable mal être ? Et je crois que cela est bien particulier à moi… idiosyncratique comme me lançaient deux de mes étudiantes américaines en fin de cours de Grec !

Ainsi, Christian prit sa décision de me quitter car je ne pouvais nourrir mon fils au sein, puis nous fûmes ruinés par la caution de $3000 du coûteux appartement de Decatur. Ainsi, vous le voyez, je ne suis pas à la hauteur de mes responsabilités d’ex-mère, d’ex-officier, d’ex-docteure ès littérature francophone, d’ex-enseignante. Je suis malade de schizophrénie, il faut que je l’accepte tout haut et me le dise, et je dois l’afficher et le répéter ; par exemple, ce nouveau CV très à la page, faisant suite aux milliers de CV déjà postés ou envoyés. 

Le constat d’un monde amer.

De retour de mon voyage en bus quotidien, je saluais les voisins, piquais une tête car la pluie avait cessé, et voyais un éclair blanc au-dessus de l’écume turquoise : l’océan est-il beau et reposant à mes yeux quand le monde est cruel et fatiguant ?

Voyez l’exemple de G.

Voyez mon exemple : il y a quinze ans, fin du statut et modèle socioprofessionnel d’officier, plus de salaire décent depuis 15 ans !

Depuis quinze ans, je gagne entre 0 € et $ 2800 mensuels.

En quinze années, je n’ai pas pu rebondir et les services sociaux et caritatifs n’aident pas quand sollicités : c’est un emplâtre sur une belle musculature d’athlète qui ne demande qu’à jouer de ses muscles…

… et ce système social nous est bien envié par les Mauriciens qui tiennent la jambe à poser des questions personnelles et d’argent.

Sur un autre plan – psychologique –, je n’ai que peu de pensées vagabondes aujourd’hui : chez le coiffeur (Super !!), au marché de Mahébourg (coloré) et café avec le patron rugbyman du Café Rouge. J’apprends qu’une femme de service gagne 3000 roupies, une serveuse 4000 roupies et un chef dans un cinq étoiles, 10000 roupies par mois ! J’aurais payé mon séjour plus de 14000 roupies soit 350 €.

Plouf, mes voisins français piquent une tête de 17h, à la fraîche ! C’est bon quand même les Tropiques !

Mes doutes.

Tout avait commencé dans la petite librairie de Crozon. Je dénichais un exemplaire d’un magazine historique, photo de couverture bleuté. Je le parcourais et tombais sur une reproduction photographique saisissante : cela semblait être la photographie d’une statue. Je cherchais la signature de l’auteur de l’article, et trouvais XXX de Cacqueray !

Même nom de famille qu’une camarade de promo, navigatrice parmi les ORSA du rang !

Quelques semaines plus tard, je démissionnais et entreprenais une quête sur la chevalerie, et plus particulièrement dans la chasse française (armé de l’air ou aéronavale), quête qui me mènerait au rien, au néant, zilch ! Pas de diplôme, pas de doctorat, pas d’emploi stable depuis 15 ans !

Je me suis investie sans compter dans deux quêtes parallèles : retrouver mon fils et un épouvantail à moineaux ou à canetons – voir la pub « Rafale » en salle de cinéma, uniquement.

Bref, j’ai dérivé vers des questions comme le temps, le rapport entre fiction et réalité, la genèse du langage, l’éloge d’amis chasseurs disparus, etc. pour RIEN : zilch, néant, NADA !

Je contemple les eaux bleutées du lagon à Pointe d’Esny : je ne les reverrai plus.

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L’annonce faite à Bart

A l’annonce de la mort.

A l’annonce de la mort de sa sœur, Bart avait rassemblé, dans un élan psychique, tous les êtres qui avaient pu être chers à sa belle et seule amie Ingrid. Ingrid amie et sœur donc, était née quelques jours avant lui d’un autre sein, Ingrid était comme son double autant que son père, trente ans plus tôt, avait contracté ce double mariage en Suisse et au Canada. Des deux liaisons transatlantiques, avec Inga dans le sud profond du Tennessee et avec Lison des vallées du Grison, le père avait conçu que, sur le sceau de sa foi adamantine, il se devait de mettre sous le regard unique de dieu ses deux amours. La loi canadienne et celle des cantons helvétique n’autorisaient pas la bigamie, mais, en 1937, rien n’empêchait qu’il y eût un dieu canadien et une église transalpine.

« Leur écrire, c’est ce qu’elle aurait fait. Bon, des enveloppes… des timbres à acheter… rassembler leurs adresses et toutes les prévenir. Ingrid tu auras eu ton compte d’ingratitudes. »
« Première entre toutes, il aurait écrit à sa chère Dom, sa chère artiste. Tiens, une de ses lettres-plumes qu’elle lui aura tout dernièrement adressée, si j’en juge par le cachet… »

Dom, décédée dans un violent accident de Van-Van, écrivait en lettres photographiques blanches sur des plumes bleu-noir, parfois or.

« Je ne sais pas si tu es en vie, Dom, ni si tu résides encore dans ta vieille ferme du Valais. Mais Ingrid serait si heureuse de t’adresser ce dernier mot. A ton papa aussi, Ingrid l’aimait mieux que le nôtre, tiens ! »

Il me souvient : cette ritournelle « qu’est père devenu ? » qu’Ingrid et moi entonnions mentalement dès le premier regard à l’heure des retrouvailles suivant une longue absence…
« Qu’est-ce que papa est devenu ? » pensait-elle ?
« Qu’a-t-il fait pour nous abandonner ainsi ? » pensais-je simultanément en guise de réponse, ou mieux, comme pour accompagner mentalement sa pensée.

« On ne sait pas, frérot. Peut-être ne le saurons-nous jamais… » continuait-elle en fixant mes pupilles ;
« Il a certainement laissé des traces » optimisais-je afin d’entretenir la flamme de notre quête paternelle. « Tu sais, vois dans mon cortex frontal Ingrid, des images fin de siècle se forment. Tu sais, il y aura un grand réseau de connaissances en fin de siècle. » « Nous serons âgés » avançais-je, « peut-être trop âgées pour notre recherche en paternité, mais nos enfants, notre famille continuera dans cette voie au troisième millénaire. »

Ses yeux clignèrent. Ingrid coupa le flot mental, mes iris étaient fatigués. A voix haute, elle reprit :
- Tu es optimiste, mon frère. Ce n’est pas la moindre de tes qualités. Mais,…
- Mais ?
- Mais tu ne sais pas ce que seront devenus le sens de la vie et de la mort, ni la question de la bonté primordiale, à l’aube du nouveau millénaire.

Je fermai les yeux et ainsi reprit sans fatigue optronique le dialogue mental.

« La question du bien, du mal. Des hommes ingrats ou de l’humanité généreuse… J’entrevois que notre hémisphère cérébral droit sera de plus en plus connecté à une mystique naturelle, en sorte que l’Un et l’Une seront les questions de la fin du XXème siècle. »
« Et il y aura des pertes de vie, des dégâts psychiques à l’heure où les horloges passeront du tic mythique du 31 décembre 1999 à 23 heures 59 minutes 59 secondes au tac matraque du matin du 1er janvier 2000 » conclut-elle.
« Oui, un membre de notre descendance, au moins un, sera touché, en effet. Toute une génération sera définie par la transgénération à la suite de la disparition de notre père. »
« Et, y pouvons-nous quelque chose, mon cher frère ? » questionna-t-elle.
« Non, c’est un fait » dus-je admettre. « Alors prions pour lui. Il va souffrir » glissai-je.

Le téléphone interrompit bruyamment – mais nous rendons nous compte que nous sommes là dans le dialogue des morts : Ingrid est morte, Bart se remémore ; c’est tout – notre conversation silencieuse. Plusieurs sonneries retentirent avant que notre influx neuronal concentré entre nos rétines ne se dégageât d’un vecteur purement mentaliste afin de reprendre le cours de la réalité, celle des sens. L’ouïe est le contact final à l’approche de la mort : il n’y pas de post-mortem sonore. J’étais entré une fois en transe psychique et, à la suite du regard, s’éteint la vision, pas l’ouïe.

« Dring, dring ! » menaçait de s’étouffer le téléphone de l’oubli.

Un peu plus rapide – était-ce dû à mon entraînement antérieur de pilote de chasse ? – je courais vers le combiné.

- Papa ?
- … ? Qui est-ce ?
- Ta fille, du Manito…

Je raccrochai, troublé, et revint m’asseoir près de la présence rassurante d’Ingrid. Il comprit que l’ombre de la mort de sa sœur lui avait d’abord, avant cette voix peut-être rêvée au téléphone de l’imaginaire, que l’ombre de la mort rassurante planait encore dans la maison. C’est en asseyant en face d’un fauteuil vide sombre qu’il reprit le cours de ses pensées actualisées – pas encore réalisées dans la quête des timbres, adresses et ustensiles épistolaires – actualisées par cette étrange rêverie souvenir, mais non posthume, « prospective » ainsi qu’avait coutume de le dire haut et clair Mr Hamin, son chef de bureau :

- La prospective économique, mon cher Bart – vous accédez à ce que je vous appelle Bart ? – là est la clé de toutes les batailles ! N’est-ce pas Mr. Duchemin ?
- Oui, Mr Hamin.

« Ton papa, Ingrid l’aimait mieux que le nôtre, Dom. » « Et moi, papa imaginaire d’une jeune fille rêvée, Lili ? »

- Non, cela ne tient pas debout ! m’écriai-je.
- Lili n’a existé virtuellement que dans mes rêves de devenir ce que je fus avant d’être statisticien ! m’emportai-je, haussant la voix.

Contre quoi m’emporter ?! Je ne pouvais me raisonner.

- On m’avait dit que les pilotes de chasse ont des filles !! Voilà, c’est ce que j’ai rêvé ! je ne suis pas père !!

En colère contre l’ombre rassurante du fauteuil vide obscure qu’occupait encore il y a peu de jours Ingrid, je retournai à ma collecte. « Collecter quoi, rassembler quoi ? » me surpris-je en monologue involontaire.

- Ah oui, je pensais qu’Ingrid aurait voulu écrire à ses amies et chers collègues avant sa fin, dont elle mentalisait l’imminence.
- Je m’impose le silence mental.

Affairé à rassembler timbres et enveloppes, listes éparpillées de contacts d’Ingrid, Bart oublia ce matin de se rendre à son bureau, non loin de l’observatoire de Meudon. Vers cinq heures du soir, Mr Hamin, constatant le bureau toujours désert et les piles s’amoncellant, le chef de service de Mr. Bart Duchemin demanda à la secrétaire de prendre de ses nouvelles.

- Le 24 à Meudon-la-Forêt, s’il vous plaît, s’enquit-elle auprès de l’opératrice qui établit la communication.
- Oui, Bart Duchemin, à qui ai-je…
- Le bureau de Mr Hamin, Mr Duchemin. Nous nous inquiétons. Où êtes-vous passé ?
- Le terme est juste, mademoiselle Luchet. Je suis passé dans l’ombre de la mort.

Ce fut mon dernier effet d’annonce et je quittai cet emploi de surnuméraire statisticien. Direction la méditation mortuaire des fêtes balinaises.

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Blessées

L’être blessé.

  1. le blessé historique.
  1. Psychologie et représentation des blessures.
  1. Le constat amiable.

1. Un des premiers tests grandeur nature qui me fut présenté, en fin d’adolescence, prit la forme de plusieurs tests psychotechniques. Dans les années 1985 à 1989, je m’appliquais à réussir les sélections des Armées de l’Air et de Mer. Une des nombreuses questions était la suivante : avez-vous déjà connu l’échec ?

L’échec, au sens propre, est-ce l’absence de succès ou de réussite, la perte d’un objet ou d’une personne voire d’un métier, d’un idéal ? Est-ce une déception et une tromperie des sens et des sentiments ?

L’échec, au sens symbolique, c’est ne pas être apte ou à la hauteur d’une tâche, d’un évènement ou de l’idée que se fait ou se font de moi, de vous, une ou plusieurs personnes de confiance.

L’échec, au sens psychologique, c’est aussi la peur de réussir car il n’y a pas de peur de l’échec ; militairement enfin, seul le soldat, seul le marin, seul l’aviateur, seul le gendarme, seuls peuvent-ils se poser la question du lieutenant de vaisseau Piqûre d’Ortolan : quelle est la valeur de l’échec.

Lordine d’Amont ainsi me rapporta, en pleurs ces paroles d’échec :

- Je suis recalée. J’ai échouée, j’ai dit au psychologue que j’avais fait une dépression après avoir cassé ma toute neuve voiture.

Une autre candidate, le lieutenant Eve Bordault, en trop s’investissant dans son rôle de chef d’une mission factice lors d’un jeu de rôles où chacun s’assignait des fonctions militaires virtuelles, fut aussi recalée.

Quant à moi, seule femme encore dans la course, moi Ponture d’As, je répondis au questionnaire et ne dis pas un mot au psychologue. Je mentionnai un échec au concours d’entrée à l’E.N.A. Mon bilan psychologique fut l’obtention d’une note : deux. Dans les autres items, je recevais la note un.

Ponture d’As était sélectionnée.

Ponture d’As allait-elle devenir la première femme pilote de chasse ?

La route était tracée d’un point de vue militaire et académique ; de plus, grâce à ma sur-motivation, j’allais bon train.

- Ponture d’As ?

- Mmmh…

- Ponture d’As ! Tu n’es pas encore debout !? Réveille-toi ! Tu vas rater ton bus !

- Mais…

- Tu es impossible, Ponture d’As ! Accroche-toi encore quelques semaines, accroche-toi donc ! Tu peux être la première femme bachelière de la famille !

- Oui…

- Allez, secoue-toi ! Les cours avec Madame Guillotine me coûtent assez chers, et tu vas finir par la lasser de tant de retards. Allez, debout !

En pensant à la moue dubitative de Madame Guillotine, ma répétitrice – moue qu’elle mimait à chaque début de leçon, retard ou pas retard (était-ce mon air ahuri chaque matin, mes vêtements de garçonne effarouchée ou les prémisses d’ingénuité dans mes réponses à ses interrogations ?) – en pensant donc à son visage et à sa bouche fléchie sur son menton, je me cachais plus profond dans la couette et repostai l’oreiller sur mon visage, totalement enfouie dans les draps – y compris les oreilles – pour ne plus entendre que l’heure du réveil était dépassée, largement dépassée.

Mais cette cotonnade d’oreiller plus couette ne dura que peu de temps : après les décibels de maman vinrent les saccades de Marmaillouc qui bousculait mon lit pour que j’abandonne tout espoir de grasse matinée.

[...]

Ouf, la fin de semaine !

Marmaillouc et sa brusquerie matinale, maman et ses remontrances auxquelles se joignait le silence culpabilisant de Madame Guillotine, tout n’était qu’un bref automne dans ma mémoire du passé récent.

Le week-end promettait d’autres délices : danse à gogo et sorties avec les copines !

Mais ce rêve, cet étrange rêve d’aviation et de discipline militaire… Avais-je rêvé ? Quelqu’un d’autre que moi n’était-il pas à ma place, en ce moment, en train de le réaliser ?

Des sélections militaires de pilote de chasse…

Des questions sélectives sur un profil résilient à l’échec…

Des parents, frères, amies à qui je devais montrer qui j’étais, et à qui je pensais prouver quelque chose…

Quoi ?

Oui, quoi : qu’ai-je à prouver à 17 ans ?

Je n’étais plus vierge, enfin techniquement, mais je ne me vantais pas de cette première brûlure de l’amour – des rapports frustres dans les bosquets, en sortie d’une vogue campagnarde.

[...]

Chroniques de motel : « 30 dollars, il me reste 30 dollars et soixante cents. »

« Je peux passer encore une nuit ici, au Rancho Inn, prendre un petit-déjeuner chez Hi Hop, et trouver un job de caissière chez Wendy.

Voilà près de vingt mois que j’ai fui, avant d’avoir demandé mon émancipation. Je n’ai pas eu le bac. Cette lavasse de Guillotine qui pompait l’argent de maman ne m’aura servi qu’à culpabiliser sur mes lacunes en français et autres matières.

Une copine, Agnoulde, m’avait conduite chez la psychologue scolaire. Maman m’avait accompagnée chez le curé pour la confession. Qui m’avait interrogée en détail sur mes premiers rapports.

Voilà près de vingt mois que j’errais de motels en couchages sommaires dans l’Indiana. Je ne rêvais plus mais je regardais encore le ciel quand un petit coucou voletait au-dessus de moi.

J’avais dix-neuf ans, quelques billets en poche, et un sac à dos.

On m’avait dit qu’un être qui bat quelqu’un et harcèle ses proches est un être blessé. On m’avait dit qu’il n’y avait pas de victimes sans bourreaux. Bref, que j’avais de la chance d’être émancipée :

- Compris, un aller simple pour les Etats-Unis, atterrissage au Kansas et hitchhiking[1] jusqu’à la ville de Terre-Haute, dans l’Indiana.

J’avais un peu appris à piloter en travaillant à la station service de l’aéroport municipal.

Puis, je rencontrai un contrôleur de la circulation aérienne au doux prénom de Wes.

De douze ans mon aîné, Wes m’aimait bien, et mon accent français à la radio, et ma timidité hors du champ d’aviation. Mais est-on jamais sûre de comprendre quelqu’un ?

2. Les représentations que je me faisais des blessures de mon cœur, coups et propos malveillants, disparurent : ici, aux Etats-Unis, j’apprenais à faire l’amour en anglais, ma langue de liberté.

Je pouvais dire à Wes ce que je voulais qu’il fasse, sans honte de parcourir son corps ou de ternir la langue de Moliardon.

En anglais je fantasmais, je donnais cours à mes fantasmes et j’aimais faire l’amour. Le souvenir de la France n’était qu’une obscène souffrance morale, douleurs physiques, salissures des mots, contrition et absence de toutes libertés.

Aux Etats-Unis, je gagnais ma vie, modestement certes, mais avec le travail, tout le monde se respecte ici, dans l’Indiana. Comme lorsque j’embarquai, quelques années plus tard, comme aspirant sur la frégate Villeplatte.

Marin, c’était mon métier, ce fut ma passion. Je ne cautionnais pas le surnom « marinette » donnée par les hommes aux personnels féminins de la Marine Nationale. Voire « miss », plus affectueux, plus exotique, peut-être plus moderne…

Ainsi après la fuite de la demeure familiale, le road trip aux Etats-Unis, j’étais devenue ce que je resterai ma vie durant, en mon âme – si un tel lieu existe – une ellipse; l’âme, porte de l’imaginaire ?

Ce propos ouvrirait sur une philosophie : non, il n’y a ni âme ni imaginaire ni inconscient.

Ni vie après la mort ni cercle de réincarnations.

Chimie complexe nous sommes, chimie complexe nous finirons.

J’étais parvenue à cet étrange déjà-vu, ce lieu d’un rêve prescient ou, plus simplement, une chimie cérébrale m’avait indiqué la voie à suivre : les épreuves de sélection des pilotes d’aéronautique navale de la Marine Nationale.

Oui, moi, Ponture d’As, fille et jeune de mes 23 années d’âge, je réalisais au bord de l’évanouissement que mon parcours m’avait conduite à Toulon, dans les bureaux de recrutement des marins !

« Jeunes filles lascives pour marins en rut » titrait une nouvelle de mon camarade de classe, Ravigoret, écrivain de science-fiction en ce printemps 2010.

Et dans la Marine Nationale, la représentation des blessures n’existe que très peu ; il y a bien sûr des services de psychologie, des batteries de tests, des psychologues et infirmières à qui parler, mais l’essentiel tient en quelques mots fichés sur des plaques de bois gravé à la passerelle de nos chers bateaux gris :

« Honneur, travail, discipline, patrie ».

Ceci fait endurer n’importe quel trauma. Finalement, dans ce métier qui m’embrassait, tout n’était que préparation. A l’Ecole Navale, puis lors de l’amarinage sur le Villeplatte, les différents stages de survie et de pilotage : être prête à…

A l’éventualité d’une action de guerre. Jamais je n’y pris part. Des regrets, j’en ai et je les conçois toujours sous forme de remords : « j’aurais dû… »

Alors qu’aujourd’hui, après les dix années d’errance qui suivirent la mort de mon fils et de mon mari, je m’apprête à embarquer pour le canal du Mozambique, les regrets et mes remords me poursuivent. Puis-je reprendre le puzzle de ma vie, si éparse ?

3. J’aimerais un soir, ce soir est propice, dresser un constat amiable avec la vie.

Entre elle et moi, il y eut des heurts et des malheurs, et il semblerait que je sois calmée à la quarantaine bien entamée. La vie.

Incohérence de mes choix de vie ;

Sabotages des projets qui me faisaient me lever le matin ;

Irrespect de mon amour fusionnel pour l’homme que j’aimais et à qui je donnais un fils.

La vie, la grande illusion.

Le creux des songes que je ne fais plus, hantée que je suis par toutes ces décisions impulsives que je pris en me laissant désarmer.

Désarmée ;

Désenchantée ;

Désargentée.

La vie m’a tout repris.

Ce soir, il me reste un cahier, une plume, et le logis de mon frère qui m’accueille. Ainsi qu’une condition de handicap.

La vie, finalement, c’est très compliqué.

Ma vie, en somme, fut à l’opposé de la tranquillité.

Une enfant blessée.

  1. Musique.
  1. Arts.
  1. Muse.

1. John Williams m’enseigna beaucoup en écoute et pratique musicale.

Parce que je jouais dans l’harmonie municipale des partitions d’E.T. l’extraterrestre, d’Indiana Jones et de Star War.

Parce que je l’écoutais maintenant, décalant de mon champ de vision l’écran de télévision et me laissant impressionnée par son talent de compositeur, les notes hors images, la musique pure.

La musique est, si l’on veut, figurative : elle montre l’effet vampirique d’Une nuit sur le Mont Chauve, elle plante les suites d’actions filmiques de la chevauchée des hélicoptères, modernes Walkyries wagnériennes d’Apocalypse Now.

La musique est délice : violoncelle, hautbois et cor. Clarinette et flûte de Mozart.

La musique, celle que je pratique, est rythme : timbales. Accents, tempo et roulements de coton.

La musique fut aussi une bouée de sauvetage quand, éloignée de cette famille à la violence pathologique, j’allais chanter dans la chorale de la cathédrale de Dax, diocèse d’Aire et Adour :

- Soprano, oui, tu peux chanter avec les sopranes.

- Tu es sûre que tu chantes soprano ? Reste avec les alti.

- Je te l’avais dit : tu es soprano, conclut Mr. le chanoine.

Mr. le chanoine portait de grosses lunettes en plastique brun bakélite : j’aimais bien être choisie et dirigée. S’il m’avait auditionnée comme soprano, pourquoi cette choriste-là me voulait-elle dans le pupitre des alti ? Jalousie ?

Après Dax, je chantais ailleurs : cathédrale de Metz, où je retrouvais ce même visage canonique à lunette en la personne d’un professeur retraité certifié ès lettres et latin. Mêmes épaisses lunettes en plastique brun bakélite, dira-t-on.

Puis je chantais dans les nombreuses médiocres chorales d’Annecy, avant – ouf ! – de retrouver ma pointure : cathédrale de Lafayette, en Louisiane.

Enfin, je fis un joli stint[2] au chœur Varenne, à Paris et environs.

A ce moment de ma vie, une rencontre double me frappa : l’une, musicale, fut amenée par le compositeur balte Arvo Pärt. Sa messe aux secondes vibrantes fut une révélation : un bain musical doux à mes oreilles et plaisant à mon timbre qui m’incita à entrer dans l’hypostase trinitaire avec l’aide d’un vade-mecum – la thèse d’un évêque orthodoxe.

L’autre, amicale, fut décidée par un court dialogue suivant l’annonce très feutrée du décès par autolyse de la fille d’une choriste. La même choriste qui fut la première à me souhaiter la bienvenue au chœur par une bise sur le haut de la joue.

Je composais pour elle un court poème vétérotestamentaire que je détruisis. J’écoutais la peine de cette maman :

- J’ai rassemblé ses objets dans un coffret.

- En 2036, une comète que l’astrophysique nomme géo-croiseur, passera à proximité de la Terre, dans une fenêtre de 400 km de côté.

- Alors, nous nous reverrons, me dit-elle.

Maintenant que j’habite chez mon frère loin de Paris, à l’île de la Réunion, je n’ai plus de contact avec elle. Sa sensibilité avait rejoint la mienne par la similitude des pertes d’aimés (sa fille, mes fils et mari) et aussi ma propre prédétermination pour les années à venir, soumise au souvenir de ma propre autolyse :

- Tu sais Ponture d’As, tous les soirs je m’endors en espérant que le Père me prendra dans Ses bras au matin.

J’en avais trop vite conclu que cela s’adressait aussi à moi et que j’étais donc conditionnée à prier un Pater Noster dans mon lit après avoir absorbé une surdose médicamenteuse.

Or, là, c’est le noir chimique contrairement à la recherche par la lecture savante, par la méditation et par l’écoute musicale des tintinabulismes d’Arvo Pärt, de l’hypostase trinitaire toute de gris et noir mêlés.

A mon réveil, affaiblie par le passage dans le coma, ne subsistait que le noir – non pas le néant, le vide ou le rien, la lumière, le tunnel ou la décorporéité – mais bien le noir total.

Chimiquement, je sais ce soir, aujourd’hui et pour les jours à venir, que ma mort sera l’image totale du noir. Même si Soulage nous donne à voir des qualités radiatives du noir, ses tableaux ne dépeignent en aucune façon la mort ; absolue, elle est le noir total ; vibrants, ses vitraux à de l’abbatiale de Conques sont la vie lumineuse et chatoyante :

- Elle souffrira beaucoup, disait marraine à ma naissance.

- C’est une artiste, disait ma seconde mère Denise qui la première me tint dans ses bras, auprès du lit de maman.

2. Artiste et souffrir : un sujet de dissertation comme le Bouddha enseignait que les étapes d’une vie sont différentes phases de la souffrance… des Surréalistes au suicide… mademoiselle N. qui se dissout dans le roman de sa vie aux Etats-Unis, préférant l’ineptie du terrorisme à la simplicité de sa condition recherchée d’écrivain reconnue…

L’art engendre-t-il la souffrance ou est-ce une dérivation de la souffrance par artefacts?

Il faudrait croire que l’artiste rend à la souffrance une nouvelle vie en la représentant.

Mais l’artiste n’abolit le constat humain : nous souffrons. Tour à tour. De ne pas manger, de ne pas avoir de toit, de ne pas avoir d’emploi, de maladie ou de ne pas avoir accès aux soins, de manque d’argent c’est-à-dire concrètement de ne pas pouvoir être capable d’assurer son futur ou celui de sa famille.

Le plus grave des maux de notre civilisation est ce dernier point : mon mari s’est suicidé et a emporté avec lui notre enfant. Il ne pouvait plus subvenir à lui tout seul – conjuguant jusqu’à trois emplois simultanés – aux besoins d’un nourrisson, d’une épouse et aux charges de location d’un logement correct, sans voiture hormis l’épave léguée sans malice par grand-père.

L’argent aurait fait notre bonheur en nous assurant une continuité de vie à deux à une vie à trois : l’argent aurait fait notre bonheur.

Contrairement à tous les préceptes de Jésus, du Bouddha et de Socrate, l’argent fait le bonheur des familles, et des familles d’artistes particulièrement.

3. – Une muse au musée ! Quelle intuition vous a guidée, Ponture d’As ?

- L’intuition d’une écriture « béton » chez Claude Simon, professeur.

- Une intuition ! Rare, une intuition. Nous en reparlerons en février, voulez-vous ?

L’argent, la muse, l’intuition d’écrire…

Souvent je suis comme J.D., le docteur de Scrub alias Zach Braff : je pense à toute vitesse et je n’ai pas le temps d’exprimer le flot des pensées, regrets, remords, images pérennes de mes décisions très suicidaires. Ce sont rarement des pensées prospectives allant vers l’allant pour déchiffrer l’avenir. C’est souvent un flot de ressassements, d’errances, de pourquoi n’ai-je pas fait cela ?, etc. Mais ponctuellement, je reste polie et artiste : le son du soir, porté par les vagues de l’océan indien, la voix du muezzin, des nuages pointillistes éclairés subtilement par un coucher de soleil Vanilla Sky

Qu’ai-je fait, ô Muse, pour être dans des situations compliquées, destin haché, précarité du quotidien et multitude de problèmes à exposer à mon frère, lassé. Je suis lassant.

Alors la question de Frédéric Lenoiréblanc – pourquoi je vis ? – prend toute sa teneur.

Question prétentieuse pour qui n’a plus mari ni fils, plus d’emploi, un toit prêté par la famille, et aucuns biens.

Question inepte pour la Muse qui cherche à attiser la poésie du soir.

Question stupide pour le marin qui tient bon, au cap, à la mer.

Cette question est à retourner aux gens de biens, public naturel d’une écrivain dans la recherche de la reconnaissance par le milieu de l’édition, la presse, les medias, et par les politiques et faux capitaines d’industrie.

La Muse s’en moque, elle châtie, elle comble.

Disons quelle me châtie depuis dix années, depuis le début du deuxième millénaire auquel mon destin dit “christique” accordait une signification mystique :

« L’an 2000, j’aurai 33 ans, je serai ou ne serai pas » me disait une petite voix depuis l’adolescence… »

Je ne suis plus rien et je suis femme.

Je suis rien et je suis femme.

Je, rien, femme : être et n’avoir aucunes ressources.

La Muse est l’amie de l’être qu’elle punit par le manque de tout.

Je manque de tout, je n’ai plus toute ma tête.

Et ce fut alors que je la vis : bonheur simple de la voir, la femme de mon frère, la maman de mes neveux, revêtir un joli T-shirt : elle s’équipait ainsi pour leur donner la réplique sur un terrain de tennis. La nuit était agréable : la température atténuait ses pics de chaleur diurne, les chiens étaient calmes et n’aboyaient plus. Je pouvais m’attabler et entreprendre l’exercice d’écrire :

« Ce soir, si l’écriture est liberté, je puis écrire à propos d’un texte Morphogénésie de l’imaginaire que l’on m’a confié et proposé de commenter, voire de critiquer.

Sur la forme, deux points sautent à mes yeux. Premièrement, l’amie professeur et certifiée ès lettres classiques qui a assuré la relecture et la correction ou l’entretien stylistique des pages soumises à ma sagacité, n’a pas fait son travail.

Des fautes d’orthographes et d’accord, des défauts et maladresses de syntaxe sont trop nombreux pour donner crédit à son travail d’aider à l’expression d’une pensée simple et efficace.

Deuxièmement, la forme mathématique (fonctions, matrices, graphes) est-elle légitime et adaptée à la démonstration : valider un document de psychologie thérapeutique ?

Sans questionner le caractère multi-disciplines du texte proposé, il faudrait préciser ce que l’on nomme à l’université cadre conceptuel – cadre dans lequel un travail de recherche inscrit. Car, en effet, même si les pages soumises à ma lecture n’ont pas a priori une portée ou une visée de thèse universitaire, dire pourquoi l’on choisit telle ou telle méthode amène à valider un raisonnement. Sinon, on reste dans le domaine des vérités, de l’intuition : cette dernière peut-être explicable quand les premières sont toujours à prendre avec des pincettes amusées…

Sur le fond, la Morphogénésie (apax) s’appuie sur la très discutée et très enseignée technique surréaliste de l’association d’idées.

Associons donc les mots de nos rêves, lors de plusieurs étapes, pour trouver, ou mieux, partir à la recherche de nos maux, en ce sens que la linguistique traductive à l’œuvre élaborera un canevas structurant (colonnes, rangées, tableaux après analyse du ‘texte onirique’ (sic)) sur le parcours du mot-à-maux : les termes écrits, les associations du rêveur aidé par le thérapeute, et le sens final qui rejoindrait le trauma initial.

Or cela suppose que le rêve du rêveur ait un contenu latent : un ou des traumas. Or il ne me revient pas de valider l’extraordinaire topique de l’interprétation d’un rêve.

Mais est-il valable – concevable cela l’est car les pages lues en sont le résultat – de commenter le contenu informatif évident du rêve en direction d’un postulat initial nécessairement traumatique : angoisse, peur, choc, manque, irrespect, etc. ?

Personnellement, Michel Onfray et la horde de psychothérapeutes que j’ai côtoyés ces dix dernières années, m’ont vacciné contre l’interprétation freudienne des rêves ou de la vie.

Jung et Cyrulnik sont évidemment convoqués mais pour moi une question demeure :

- qu’est-ce qu’un rêveur, qu’une rêveuse ?

- la biochimie du langage exprimé et du rêve puis les techniques prometteuses de traduction de la pensée par étude de l’afflux sanguin cérébral, sont-elle une piste de connaissance alentour des années 2020-2030 ? »

Donc, je m’attablai et entrepris l’exercice d’écrire ce bonheur simple, le sentiment vespéral de la sagesse de ceux qui ont peu et s’en contentent : ainsi, la vue d’un joli T-shirt et le sourire des enfants parés à aller frapper la balle jaune.

Il me fallait aussi fumer une cigarette, boire une limonade fraîche et écouter le muezzin de Saint-Pierre de La Réunion…

Descendre en moi, en quelque sorte. Ou est-ce s’élever vers l’intuition, celle accordée telle une grâce par la « fameuse Muse » dont je vous ai déjà parlé ?

En réfléchissant à ceci, je regarde mon frère Pat : il lisse sa moustache. Cette nouvelle moustache ne plaît pas ou très peu à sa femme, ma belle-sœur.

Ce liseré noir naissant semble lui aller pour le moment, l’alternance des surfaces glabres des joues et du cou donnant à sentir aux doigts un contraste tactile avec la petite bandelette de poils. Mon frère joue avec, lissant et tortillant ceux-ci !

Voilà une description toute soyeuse et sensuelle de l’écriture : en jouer !

Non plus une difficulté d’écrire, non plus une angoisse suivie d’une libération de plaisirs : ma part d’écriture sera soyeuse, joueuse, joviale et amusée.

Peut-être amusante ?

Après ma description d’un type d’écriture – moustache, liseré sur visage glabre, tel un trait sur une page blanche – comment l’enchaîner à la suite de mon propos ?

Il y aurait à parler de philosophie, d’esthétique voire des catégories du genre.

Sûrement n’écrit-on pas pour vivre. Ce n’est donc pas une philosophie qui apprendrait à bien vivre et mourir.

Est-ce une esthétique alors ?

Un genre biochimique où les pensées traduites en influx neuronal activent la main ?

Le Genre, avec majuscule : le Genre du Beau, de l’Idée, de la Foi, de Dieu : une sorte de révélation où l’écrivain serait en position d’inducteur ?

Le Genre avec majuscule calligraphiée où l’ornement et le cunéiforme donneraient une ampleur historique, formelle et artistique à un mouvement ?

Quant à la classification en catégories du genre, ceci est un travail tellement abstrait et une tâche si fluctuante selon les périodes et les auteurs que je n’y crois plus. Pour qui voudrait encore s’en convaincre, lire L’Ancienne Rhétorique de Barthes.

Mais, pour variables que les tentatives de taxinomie des figures de styles et des genres littéraires soient, il y a du ciment historique dans ce type particulier d’organisation diachronique et synchronique en classes de genre : c’est ainsi que j’appris à l’école à écouter et à lire des fables et des contes, puis à composer mes premiers poèmes.

Tout serait alors… genres ?

Il était bon ce temps des cours préparatoires et des classes suivantes où – sans avoir aucunement conscience des questions primordiales – je lus pour la première fois en classe, je comptai sans anicroches, j’écoutai et fus attentive aux premiers signes de l’attraction d’un garçon pour une fille, lui et Cathy, sa voisine de table, la fille du maître d’école !

Ce matin, il lui fallut réciter le poème appris par cœur les avant-veilles en devoirs du soir : mais son élocution trembla dans l’aura mystique qui transparaissait dans la chevelure rousse de Cathy, dans ses flocons de rousseur, dans sa robe de mousseline sans manche, dans les rayons vifs et jaunes du soleil matinal !

J’eus six ans et je sus que l’amour irradie à l’extérieur des personnes et qu’il fait battre un petit cœur de garçon en petit cœur de lapin, très vite ! Trop vite pour convenablement réciter !!

Ce jaune poussin du soleil, ce T-shirt coloré joliment sur le bronzage de ma belle-sœur, voilà une écriture : la couleur du bon temps.

FIN


[1] En stop.

[2] Période brève, passage.

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17 ans au lac

Frisson d’une peau contre une peau
Frisson d’une peau contre ma peau
Frisson de ta peau contre ma peau

Mousse de l’écume météo
Vent du bord de l’eau
Oh, tu ravives mon élan
Oh, tu portes ma vigueur
et doutais de ma langueur
à être un soir, à toi,
petit matelot.

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Advancing to France to try one’s fortune, see Connie Dover

For fear of my weaknesses, for fear of my woes

I lost a child
loosing a family
looser of the Ark

par peur de mes faiblesses, peur de souffrir…

mon fils et son papa ont fuit
vers le soleil de l’anonyme
quand je cherchais l’éclat des palmes et des lauriers

Petit bébé grandi: “au revoir”, dit Maman
Papa et amant si chers : “to Mexico?”

I love you but what can I say beside that?

Alors, à dieu si Dieu il y a.

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La lande de Loc’harn

Poème de la lande

Inimitiés disparues dans
le ciel des Loc’harn
Graduelles échappées qui découpent
les prés vers Sainte Barbe

Tourbes d’Irlande qui réchauffent
et ploient la lande
Esquisse d’un chemin vert pré
Sans dolmen, couché et roche

Salut à la coupe de cidre
Vertige à l’amitié toute bue
Bretons vifs et joyeuses drilles!

Puis l’apaisement de la flambée
Lecture dissipée
La chandelle est allumée

à Saint Hernin
Parce que c’était très pur
ce que j’ai vu

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