L’annonce faite à Bart

A l’annonce de la mort.

A l’annonce de la mort de sa sœur, Bart avait rassemblé, dans un élan psychique, tous les êtres qui avaient pu être chers à sa belle et seule amie Ingrid. Ingrid amie et sœur donc, était née quelques jours avant lui d’un autre sein, Ingrid était comme son double autant que son père, trente ans plus tôt, avait contracté ce double mariage en Suisse et au Canada. Des deux liaisons transatlantiques, avec Inga dans le sud profond du Tennessee et avec Lison des vallées du Grison, le père avait conçu que, sur le sceau de sa foi adamantine, il se devait de mettre sous le regard unique de dieu ses deux amours. La loi canadienne et celle des cantons helvétique n’autorisaient pas la bigamie, mais, en 1937, rien n’empêchait qu’il y eût un dieu canadien et une église transalpine.

« Leur écrire, c’est ce qu’elle aurait fait. Bon, des enveloppes… des timbres à acheter… rassembler leurs adresses et toutes les prévenir. Ingrid tu auras eu ton compte d’ingratitudes. »
« Première entre toutes, il aurait écrit à sa chère Dom, sa chère artiste. Tiens, une de ses lettres-plumes qu’elle lui aura tout dernièrement adressée, si j’en juge par le cachet… »

Dom, décédée dans un violent accident de Van-Van, écrivait en lettres photographiques blanches sur des plumes bleu-noir, parfois or.

« Je ne sais pas si tu es en vie, Dom, ni si tu résides encore dans ta vieille ferme du Valais. Mais Ingrid serait si heureuse de t’adresser ce dernier mot. A ton papa aussi, Ingrid l’aimait mieux que le nôtre, tiens ! »

Il me souvient : cette ritournelle « qu’est père devenu ? » qu’Ingrid et moi entonnions mentalement dès le premier regard à l’heure des retrouvailles suivant une longue absence…
« Qu’est-ce que papa est devenu ? » pensait-elle ?
« Qu’a-t-il fait pour nous abandonner ainsi ? » pensais-je simultanément en guise de réponse, ou mieux, comme pour accompagner mentalement sa pensée.

« On ne sait pas, frérot. Peut-être ne le saurons-nous jamais… » continuait-elle en fixant mes pupilles ;
« Il a certainement laissé des traces » optimisais-je afin d’entretenir la flamme de notre quête paternelle. « Tu sais, vois dans mon cortex frontal Ingrid, des images fin de siècle se forment. Tu sais, il y aura un grand réseau de connaissances en fin de siècle. » « Nous serons âgés » avançais-je, « peut-être trop âgées pour notre recherche en paternité, mais nos enfants, notre famille continuera dans cette voie au troisième millénaire. »

Ses yeux clignèrent. Ingrid coupa le flot mental, mes iris étaient fatigués. A voix haute, elle reprit :
- Tu es optimiste, mon frère. Ce n’est pas la moindre de tes qualités. Mais,…
- Mais ?
- Mais tu ne sais pas ce que seront devenus le sens de la vie et de la mort, ni la question de la bonté primordiale, à l’aube du nouveau millénaire.

Je fermai les yeux et ainsi reprit sans fatigue optronique le dialogue mental.

« La question du bien, du mal. Des hommes ingrats ou de l’humanité généreuse… J’entrevois que notre hémisphère cérébral droit sera de plus en plus connecté à une mystique naturelle, en sorte que l’Un et l’Une seront les questions de la fin du XXème siècle. »
« Et il y aura des pertes de vie, des dégâts psychiques à l’heure où les horloges passeront du tic mythique du 31 décembre 1999 à 23 heures 59 minutes 59 secondes au tac matraque du matin du 1er janvier 2000 » conclut-elle.
« Oui, un membre de notre descendance, au moins un, sera touché, en effet. Toute une génération sera définie par la transgénération à la suite de la disparition de notre père. »
« Et, y pouvons-nous quelque chose, mon cher frère ? » questionna-t-elle.
« Non, c’est un fait » dus-je admettre. « Alors prions pour lui. Il va souffrir » glissai-je.

Le téléphone interrompit bruyamment – mais nous rendons nous compte que nous sommes là dans le dialogue des morts : Ingrid est morte, Bart se remémore ; c’est tout – notre conversation silencieuse. Plusieurs sonneries retentirent avant que notre influx neuronal concentré entre nos rétines ne se dégageât d’un vecteur purement mentaliste afin de reprendre le cours de la réalité, celle des sens. L’ouïe est le contact final à l’approche de la mort : il n’y pas de post-mortem sonore. J’étais entré une fois en transe psychique et, à la suite du regard, s’éteint la vision, pas l’ouïe.

« Dring, dring ! » menaçait de s’étouffer le téléphone de l’oubli.

Un peu plus rapide – était-ce dû à mon entraînement antérieur de pilote de chasse ? – je courais vers le combiné.

- Papa ?
- … ? Qui est-ce ?
- Ta fille, du Manito…

Je raccrochai, troublé, et revint m’asseoir près de la présence rassurante d’Ingrid. Il comprit que l’ombre de la mort de sa sœur lui avait d’abord, avant cette voix peut-être rêvée au téléphone de l’imaginaire, que l’ombre de la mort rassurante planait encore dans la maison. C’est en asseyant en face d’un fauteuil vide sombre qu’il reprit le cours de ses pensées actualisées – pas encore réalisées dans la quête des timbres, adresses et ustensiles épistolaires – actualisées par cette étrange rêverie souvenir, mais non posthume, « prospective » ainsi qu’avait coutume de le dire haut et clair Mr Hamin, son chef de bureau :

- La prospective économique, mon cher Bart – vous accédez à ce que je vous appelle Bart ? – là est la clé de toutes les batailles ! N’est-ce pas Mr. Duchemin ?
- Oui, Mr Hamin.

« Ton papa, Ingrid l’aimait mieux que le nôtre, Dom. » « Et moi, papa imaginaire d’une jeune fille rêvée, Lili ? »

- Non, cela ne tient pas debout ! m’écriai-je.
- Lili n’a existé virtuellement que dans mes rêves de devenir ce que je fus avant d’être statisticien ! m’emportai-je, haussant la voix.

Contre quoi m’emporter ?! Je ne pouvais me raisonner.

- On m’avait dit que les pilotes de chasse ont des filles !! Voilà, c’est ce que j’ai rêvé ! je ne suis pas père !!

En colère contre l’ombre rassurante du fauteuil vide obscure qu’occupait encore il y a peu de jours Ingrid, je retournai à ma collecte. « Collecter quoi, rassembler quoi ? » me surpris-je en monologue involontaire.

- Ah oui, je pensais qu’Ingrid aurait voulu écrire à ses amies et chers collègues avant sa fin, dont elle mentalisait l’imminence.
- Je m’impose le silence mental.

Affairé à rassembler timbres et enveloppes, listes éparpillées de contacts d’Ingrid, Bart oublia ce matin de se rendre à son bureau, non loin de l’observatoire de Meudon. Vers cinq heures du soir, Mr Hamin, constatant le bureau toujours désert et les piles s’amoncellant, le chef de service de Mr. Bart Duchemin demanda à la secrétaire de prendre de ses nouvelles.

- Le 24 à Meudon-la-Forêt, s’il vous plaît, s’enquit-elle auprès de l’opératrice qui établit la communication.
- Oui, Bart Duchemin, à qui ai-je…
- Le bureau de Mr Hamin, Mr Duchemin. Nous nous inquiétons. Où êtes-vous passé ?
- Le terme est juste, mademoiselle Luchet. Je suis passé dans l’ombre de la mort.

Ce fut mon dernier effet d’annonce et je quittai cet emploi de surnuméraire statisticien. Direction la méditation mortuaire des fêtes balinaises.

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